Félix Meynet, dessinateur et illustrateur au crayon éclectique est un amoureux de la nature et de la plastique féminine. Son parcours lui a fait connaître un succès qui, pour être plus tardif que celui de ses confrères, n’en est pas moins éclatant. En solide montagnard, il est pourtant resté sur terre, parmi ses lecteurs auxquels il voue un grand respect et, loin de s’endormir sur ses lauriers, il regarde son travail avec l’œil insatisfait du perfectionniste, toujours soucieux de faire mieux. Pour Félix Meynet, le dessin c’est l’émotion. Il se dit aussi touché aujourd’hui par celui des autres qu’il l’était à l’âge de cinq ans. Quel plus bel hommage un homme rendrait-il à sa vocation ?

Né le 21 novembre 1961 dans les massifs enneigés du Chablais valaisan, en Haute-Savoie, Félix Meynet en est d’abord éloigné puisque ses parents s’installent à Paris où il va passer son enfance. Il côtoie rue Lamartine une certaine Mirabelle, prénom appelé à la célébrité… A l’âge de 11 ans, il est de retour dans ses montagnes savoyardes. Il aurait dû être géomètre, un métier de nature et de dessin, mais préfère devenir moniteur de ski. Pendant quelques années, il n’aura, pour exposer ses talents graphiques, que la décoration des surfs et des monoskis. L’impérieux besoin d’aller plus loin est là. En 1987, Meynet s’en va affronter la capitale et la bande dessinée professionnelle. Au périodique Circus (publié de 1975 à 1987 chez Glénat) il donne deux histoires courtes mais complètes, avec le scénariste Pascal Roman qui devient son ami. De retour dans ses alpages, il reprend l’enseignement du ski sans perdre de vue bulles et vignettes. De cette période va naître Le Trésor des Chartreux, premier album de la série culte Double M, en collaboration avec Pascal Roman, publié chez Dargaud en janvier 1992. M pour Mel, le jeune guide de montagne, et M pour Mirabelle, la très parisienne journaliste, un couple paradoxal entraîné dans une mystérieuse enquête progressant sur la toile de fond des années 1960. Félix Meynet a 30 ans. Il vient de prendre place parmi les grands de la bande dessinée. Le Trésor des Chartreux est suivi par Une valse pour Anaïs (1993), Meurtre autour d’une tasse de thé (1994), Les pions de Monsieur K (1995), Faux témoins (1996) et Le chamois blanc (1999).

Dès 1993, Félix Meynet crée celui qu’il considère comme son personnage fétiche, l’inénarrable Fanfoué des Pnottas, papy savoyard à la blanche moustache, goguenard, vigoureux, râleur et philosophe, mais aussi séducteur impénitent, pour les yeux de qui toutes les femmes sont belles, comme pour ceux de Meynet. De fait, Fanfoué est toujours entouré de ravissantes créatures dont Meynet excelle à mettre les formes en valeur dans un dessin semi-réaliste plus que troublant. « Fanfoué, c’est un peu moi et c’est vrai que j’ai envie de faire des héroïnes qui soient agréables à regarder ». Fanfoué, c’est aussi François en parler savoyard, ce patois de la famille de l’arpitan (francoprovençal). D’abord publié localement sous forme de gags dans Le Messager et L’Essor savoyard, Fanfoué est édité en album à l’italienne par le BD Club de Genève en 1994 sous le titre Dieu, les femmes et la fondue. La suite paraît aux éditions des Pnottas, Gentiane et p’tites Pépées (1995), Fondues Déchaînées (1996), Tomme III (1997), Fanfoué casse la Baratte (1998), Techno Musette Party (2001), toujours à l’italienne. On trouvera aussi en format normal trois albums de la série Les gags de Fanfoué des Pnottas : Tant qu’il y aura des tommes (2002), Je Stemme, moi non plus ! (2006) et A Cor Perdu ! (2007) et trois albums des Polars savoyards où Fanfoué mène l’enquête, Le reblochon qui tue (1998) Pas de ripaille pour Fanfoué (2004) et Meurtres en Abondance (2006) aux éditions des Pnottas et chez Horizon BD.

En 1998 arrive Tatiana K avec La boîte de Pandore, premier best-seller de la série, sur un scénario de François Corteggiani, chez Dargaud. Après la chute du Mur, Tatiana Kovolenko met ses compétences d’espionne de choc et de charme au service de brigades spéciales préoccupées par la survie du monde. Action, explosifs et affaires d’Etat. Strigoï, le deuxième épisode, paraît en 2001, suivi par Le stygmate de Longinus en 2004. Mais l’avenir de Tatiana est compromis. Meynet estime qu’il n’arrive pas à rendre le personnage attachant et déplore en même temps l’éloignement du thème écologique initial.

Pourtant, la sortie du premier album a été remarquée par le scénariste bruxellois Yann qui ne tarde pas à contacter Félix Meynet dans la perspective d’un projet commun. Ce sera Les Eternels, nouvelle série vedette (chez Dargaud) où l’art du dessinateur trouve sa pleine maturité avec des personnages de caractère, insérés dans des intrigues minutieuses, toujours dominées par une héroïne très sexy. Une… ou deux, l’équivoque est distillée entre Uma (2003) et sa soeur Mira (2004), au sein des Eternels, l’inquiétante police secrète de M. De Boers qui surgit d’Anvers à Jérusalem pour régler les comptes du monde cruel et plein d’enjeux des diamantaires. La série se poursuit par Le diamant d’Abraham (2005) et Le puits des ténèbres (2006).

Meynet, c’est aussi la couverture d’un tirage particulier de Black et Mortimer (Le Trésor de Tout-Ankh-Amon, BD Club de Genève, 1995), c’est Les Ateliers de Félix Meynet, cinquième tome de la collection de Philippe Cauvin consacrée aux dessinateurs (chez Melmac, 2008) et c’est surtout d’innombrables, affiches, illustrations, ex-libris, portfolios prestigieux et pin-up envoûtantes. Avec sa femme Dominique qui est aussi sa coloriste, Meynet vit aujourd’hui à Bellevaux en Haute-Savoie, A l’ombre du Roc d’Enfer, ce massif qui « ressemble à une carte postale » mais dont « les rochers humides sont aussi glissants que des savonnettes » et qu’on « surnomme le Mont Maudit » ce massif qui a donné son titre à un album biographique d’entretiens menés par Pascal Roman et auto-illustrés (HorizonBD, juillet 2001). L’émotion ? Oui, c’est bien ce que nous offre Félix Meynet, dessinateur humaniste, classique dans la tradition des aventures exaltantes faites de courage de mystère et d’amitié, mais acteur de son temps dans la peinture assumée des mœurs et de la technologie, avec un monde où le déchaînement de l’action est tempéré par la poésie du trait et des couleurs.

Et l’émotion, c’est l’Art, tout simplement.