Interview : Guillaume Trouillard

Interview : Guillaume Trouillard

Vous avez fondé les éditions de la Cerise il y a six ans environs. Quelles étaient alors vos envies, et quelle politique adoptez-vous aujourd’hui ?

J’ai créé cette maison d’édition en dernière année des beaux arts d’Angoulême : c’était alors une démarche d’étudiant et de futur dessinateur professionnel de créer des conditions de liberté artistique. Aussi, en examinant le marché de l’édition,  je me suis rendu compte de l’évidence de la création d’une structure me permettant de continuer les expérimentations que nous réalisions avec mes camarades des beaux arts. Mon objectif a toujours été de faire des livres dans cette ligne éditoriale sans y déroger. Je ne fais pas des livres pour faire des livres. Nous en avons sorti dix en six ans, ce qui est assez peu. Faire des livres prend du temps et demande beaucoup d’investissement. Nous avons une envie de mélanger les techniques, de faire de la couleur directe, du dessin sous toutes ses formes, et pas uniquement de la bande dessinée dans des cases.

Ce que l’on peut observer dans Clafoutis.

Tout à fait, Clafoutis a été un laboratoire pour nous, et aussi le point de départ de tout ça.

Quand vous aviez lancé Clafoutis aviez vous déjà l’idée de faire des albums ou vous attendiez avant tout de voir ou cela pouvait vous mener?

Faire des albums était envisagé dès le départ, mais il était évident qu’il nous fallait commencer par des projets moins ambitieux, en nous posant avant tout des questions de formes. Cela nous a permis de voir ce que nous voulions faire : expérimenter, réaliser des choses à plusieurs, raconter des histoires en intégrant des photos ou des sculptures par exemple.

Dans tout ce paysage éditorial de plus en plus vaste, même dans le milieu alternatif, vous ne vous retrouviez dans rien ?

Pas vraiment. Ce qui se faisait alors en alternatif ne me correspondait pas trop.  Je ne voudrais pas caricaturer mais les albums étaient principalement en noir et blanc, et les histoires étaient très tournées vers l’autobiographie, ce qui était plutôt éloigné de mes envies et références. De l’autre coté, chez les grands éditeurs, il aurait fallu frapper aux portes de nombreuses années avant d’avoir la possibilité d’être édité tels quels. Je ne me sentais pas de faire mes armes sur des projets conventionnels et formatés.

Vous êtes très actif en tant qu’éditeur, mais aussi au sein d’associations comme le 9-33, en participant régulièrement aux Raging Bulles, en plus, bien sûr, de vos travaux d’auteur. C’est important pour vous de garder un équilibre de toutes ces activités ?

J’essaie de trouver des solutions pour ne pas être trop frustré au  niveau de mon travail d’auteur, qui est quand même le plus important. Mais cette double casquette m’entraine aussi dans un cercle vertueux qui m’amène à faire plus de choses autour de cette activité, comme des participations à des événements à propos de la bande dessinée par exemple. J’ai un quotidien particulièrement rempli, mais j’en suis tout à fait satisfait.

Vous organisez de  nombreuses expositions qui vont souvent au-delà du simple accrochage de planches originales, c’est important pour vous?

Oui, tout à fait, car c’est aussi une façon de montrer notre travail tel que le livre ne le permet pas. Prenons l’exemple de l’album Bix de Grégory Elbaz : les planches alignées  les unes à coté des autres forment une fresque de trente mètres de long, ce qui fait aussi la particularité de ce livre. Le lecteur ne peut malheureusement pas s’en rendre compte avec l’album seul. Nos expositions circulent beaucoup, en Italie, en Espagne ; à Angoulême, nous avons notre donjon à l’Hôtel de Ville depuis la création de la Cerise. Nous essayons de faire des expositions particulières lorsque le livre peut le proposer. Pour Bix, cette immense fresque se suffit à elle-même pour créer quelque chose de singulier.

Ces expositions sont  aussi un prolongement de l’album.

En effet, quand cela nous est possible, nous essayons de retraduire l’univers d’un livre dans une exposition. Pour La saison des flèches, nous avons construit un arbre de cinq mètres sur trois, dans lequel sont suspendues des planches originales de l’album. Au pied  de l’arbre, il y a aussi des boites de conserves d’indiens. Cela nous prend du temps, et ce n’est absolument pas nécessaire, nous avons d’ailleurs faillit abandonner de nombreuses fois, mais à chaque fois on recommence.

Faire continuer la bande dessinée hors du livre.

C’est cela. Je fais aussi des concerts dessinés avec mon frère qui est musicien. Attention, il ne faut pas dire des « concerts de dessins » (qui est une marque déposée par le festival d’Angoulême), mais bien des concerts dessinés. Nous en faisons assez souvent. C’est une façon de dépasser cette frustration de ne pas avoir été musicien, de ne pas vivre les choses en direct comme eux, avec cette énergie qui en découle.

Parlons maintenant un peu de votre livre. D’où vous est venue cette idée d’indiens en boite ?

C’est l’idée de Samuel. Nous n’en avions pas trop parlé, mais apparemment ça viendrait d’un simple jeu de mot : si l’on pousse un peu plus loin l’idée d’indiens en réserves, cela peut faire des indiens en conserve. Au final, on obtient un jeu de mot assez mauvais, mais c’est une démarche commune entre Samuel et moi, de pousser certaines choses jusque dans leur retranchement le plus absurde. C’est l’arme de ceux qui ne croient plus en rien. De plus, Samuel a côtoyé des « néo-indiens » dans sa jeunesse et  je pense que ça l’a marqué. De mon coté, je suis très féru de culture amérindienne, les peuples premiers ou primitifs me fascinent.

Il y a beaucoup du western dans cet album, particulièrement à la fin. Qu’est ce qui vous a attiré dans cet univers particulier?

Je ne suis spécialement un amateur de western, mais nous en avons tous regardé un jour ou l’autre. Et si nous traitions le sujet des indiens, il nous fallait aborder les codes du western, mettre quelques clins d’œil.

Je parlais plus particulièrement de la mise en scène de la dernière partie de l’album, avec des jeux de cadrages propres à ce genre.

Par rapport à ce que nous voulions raconter, le parti pris était clairement de faire dans le spectaculaire, dans le divertissant. Nous avons essayé de le faire en essayant de nous rappeler de tous les films que nous avions pu voir dans notre enfance, et y faire référence en utilisant certains de leurs codes. Ce n’était donc pas tant une démarche, mais cela s’est plus construit sur le moment.

Comment s’est passé le travail avec Samuel Stento, aussi scénariste de cet album ?

C’est une collaboration un peu spéciale. Elle est à l’image de ce que nous pouvions faire dans Clafoutis : Samuel pouvait faire un scénario et nous étions plusieurs à le dessiner, ce qui fait que le travail était difficilement quantifiable. Cela fait maintenant presque dix ans que nous nous connaissons avec Samuel, nous avons fait les beaux arts ensemble, nous avons été formé ensemble. Il y a tant de choses en commun que nous partageons, que nous avons développé une façon de travailler qui parait tellement naturelle que nous sommes assez éloigné du standard un dessinateur et un scénariste. C’est Samuel qui a eu l’idée initiale, là- dessus nous avons retravaillé ensemble, avec des scènes laissées volontairement floues pour  l’ improvisation, et puis il s’est aussi investi dans la mise en scène.

On sent dans vos albums une forte préoccupation écologique.

C’est, à mon avis, le sujet le plus important. J’ai l’impression que tout le reste en découle. Je trouve même ahurissant que l’on commence à s’en préoccuper seulement aujourd’hui, et malheureusement par le biais du capitalisme et du fric. Il est certain que ma génération est à la croisée des chemins, que nous sommes à une époque charnière, et il est donc évident  pour moi d’en faire une thématique centrale. Je vais maintenant m’attaquer à un livre post-apocalyptique que j’écris depuis longtemps, une sorte de guerre du feu sur un champ de ruines.

Cet album serait en noir et blanc. Pourquoi abandonner la couleur que vous réussissez si bien ?

Pour changer. Grâce à Clafoutis, j’ai pu faire des choses toujours différentes, des hommages aux gravures animalières, de la craie, des encres. Pour chaque projet j’essaye de m’adapter à ce que j’essaye de dire. Pour la première fois, avec La saison des flèches, je suis resté un peu dans la continuité de mon livre précédent, Colibri : j’avais la même technique, mais je voulais faire quelque chose d’un peu moins violent dans les couleurs et avoir un rendu plus doux, retrouver les codes de l’aventure, avec de beaux paysages, de beaux couchers de soleil (des choses que j’avais rarement abordées jusqu’à présent). Cette technique me semble un peu hors de propos par rapport au sujet du prochain livre. Et puis je me lasse vite. Pour retrouver un maximum de plaisir, qui est pour moi lié à la découverte d’un médium, il faut que je me confronte à de nouvelles techniques. Je n’ai pas encore commencé le livre, mais j’ai de nombreuses idées, je fais des essais.  J’ai envie de nouvelles choses et qui soit au plus proche du sujet : j’essaye donc des techniques mixtes, aussi bien le collage que gratter des rhodoïds ou obtenir des effets de monotypes. C’est pourquoi je me replonge dans les travaux d’Alberto  Breccia, Le maître que j’ai découvert aux beaux arts et que je place au-dessus de tout.

mai 21st, 2011|Alsace BD Actu|

Interview : Guillaume Trouillard

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